J'ai créé ce blog pour réunir en un même lieu virtuel des documents personnels ou collectifs, d'époques et de sujets variés, publiés ou non. Vos commentaires sont les bienvenus, même les plus critiques, s'ils restent courtois. Bonne lecture/vision/audition.

Remarques pratiques :

1. Cliquer dans la colonne de droite sur une rubrique vous permet de choisir une thématique qui vous intéresse et d'accéder à l'ensemble des publications qui la concerne.

2. Pour rechercher un article, vous pouvez également taper un mot clé dans le moteur de recherche situé en haut à gauche de cette page.

3. Si vous souhaitez être prévenu des nouveautés sur ce blog, indiquez votre adresse électronique dans l'espace prévu à cette fin (en bas de la colonne de droite).

4. Veuillez noter que l'ordre des parutions sur ce site ne correspond pas toujours à l'ordre chronologique de création et/ou de publication de ces documents.


lundi 16 novembre 2020

Archive : INTERDIRE LE PORT DU FOULARD A L’ECOLE ?

 

Réflexions d’un enseignant
en fonction dans une école secondaire de l’enseignement officiel
où le port de « tout couvre-chef » est interdit

Remarque : l'ayant récemment relu, j'ai décidé de publier cet article ancien sur ce blog, car la situation qu'il décrit reste quasi la même qu'il y a vingt ans (si ce n'est que les écoles autorisant le port de couvre-chef sont devenues encore plus rares) et que les idées qu'il contient restent les miennes aujourd'hui.   

Ce
 texte a été publié dans le n° d’octobre 2001 de La Revue Nouvelle (pp. 97 à 103) 

« Lorsqu’on sent sa langue méprisée, sa religion bafouée, sa culture dévalorisée, on réagit en affichant avec ostentation les signes de sa différence ; lorsqu’on se sent, au contraire, respecté, lorsqu’on sent qu’on a sa place dans le pays où l’on a choisi de vivre, alors on réagit autrement. » 

AMIN MAALOUF, Les identités meurtrières,
              Grasset, Paris, 1998, p. 60.
 

Des situations variées 

En France, le port d’un foulard[1] pour se couvrir les cheveux fait l’objet d’une interdiction générale, valable pour tout l’enseignement public. Ce n’est pas le cas en Belgique où les pouvoirs organisateurs d’enseignement sont nombreux et ont chacun leur politique en la matière. C’est ainsi, par exemple, que cette pratique est bannie de tous les établissements d’enseignement organisés par la Ville de Bruxelles alors qu’elle est autorisée par un certain nombre de pouvoirs organisateurs dépendants de l’Eglise catholique. Dans le réseau des écoles organisées par la Communauté française de Belgique[2], aucune règle générale n’existe en la matière, mais, depuis quelques années,  réagissant au fait que de plus en plus de jeunes filles se mettaient à porter un foulard, les directions de certains établissements secondaires de ce réseau, souvent encouragées voire poussées par la majorité des membres de leurs corps professoraux respectifs, ont pris l’initiative de faire inscrire dans le règlement de leur école l’interdiction du port de « tout couvre-chef ». Il ne fait aucun doute que cette mesure vise avant tout le port du foulard par les jeunes filles musulmanes même si elle est parfois l’occasion d’interdire également le port de la casquette par les garçons[3]. 

Petite tranche d’histoire scolaire 

En vingt-six ans de carrière dans l’enseignement secondaire, ayant fréquenté une bonne quinzaine d’établissements différents, des « beaux » aux « bas » quartiers, à la ville et à la campagne, j’ai pu constater que les règles, écrites ou non, concernant les comportements vestimentaires des élèves,  étaient très variables.  C’est ainsi, par exemple, qu’au milieu des années quatre-vingts, alors que je travaillais au cours de cette année scolaire-là dans deux « athénées royaux »[4] différents, j’ai pu constater que dans l’un d’entre eux quelques garçons portaient une boucle d’oreille sans que cela ne suscite aucune réaction des autorités alors que, dans l’autre, l’apparition de cette parure chez un garçon provoqua son renvoi immédiat et définitif. 

Au début des années nonante, j’entrai en fonction dans un athénée de la région bruxelloise, situé dans une Z.E.P. (Zone d’Education Prioritaire). Cet établissement accueillait principalement des jeunes du voisinage, issus de familles modestes d’origine étrangère, surtout maghrébine. Les jeunes de culture  musulmane y constituaient plus de quatre-vingt pour cent de la population scolaire. Un bon tiers des jeunes filles portaient un foulard sur la tête, proportion qui augmenta légèrement au cours des cinq années où je fus attaché à cet établissement. Notons que ces jeunes filles se coiffaient de foulards de couleurs variées et variables et qu’elles les portaient de différentes manières, faisant parfois preuve, me semble-t-il, de coquetterie (certaines porteuses de foulards laissaient dépasser des mèches de cheveux et/ou se maquillaient outrageusement). Cette pratique y était acceptée même si elle suscitait parfois des débats contradictoires entre enseignants. Pour ce qui était des cours d’éducation physique, une règle particulière était d’application : les activités en salle réservées exclusivement aux jeunes filles devaient se faire sans foulard, ce qui était justifié officiellement par des raisons d’hygiène. Je pense qu’une des raisons qui explique qu’une majorité des enseignants de cette école ne souhaitait pas que le port du foulard y soit interdit est la conviction qu’ils avaient qu’une telle interdiction aurait eu pour conséquence la perte d’un grand nombre d’élèves qui auraient été accueillis dans des établissements voisins, de réseaux concurrents. 

Depuis septembre 1997 je travaille dans un athénée d’une autre commune de la région bruxelloise. Il regroupe une population scolaire plus hétérogène, à la fois socialement et culturellement. Néanmoins, depuis 1999, cet établissement à été décrété « à discrimination positive »[5] et les jeunes de familles d’origine nord-africaine y sont très nombreux. Parmi les cours « philosophiques », le plus fréquenté est celui de religion musulmane. 

Deux années avant mon arrivée, en réaction au fait que des jeunes filles, de plus en plus nombreuses, venaient à l’école coiffées d’un foulard, un débat fut organisé entre les enseignants qui aboutit à la décision d’introduire dans le règlement de l’école un article interdisant le port de « tout couvre-chef » dans l’enceinte de l’école. Ni les élèves, ni leurs parents n’avaient été associés à ce débat. A la suite de cette décision, si quelques élèves décidèrent de changer d’établissement, la plupart se plièrent à cette nouvelle règle. Depuis lors on peut voir chaque jour, devant les portes de l’athénée, des filles qui enlèvent leur foulard en entrant et qui le remettent en partant. 

Des raisons d’interdire le port du foulard à l’école 

Voici six types d’arguments fréquemment utilisés pour justifier l’interdiction du port de « tout couvre-chef » (entendez du foulard) dans les écoles. 

1.       Justification le plus souvent invoquée publiquement : le foulard constituerait un signe ostentatoire d’une appartenance religieuse  et il est interdit d’afficher ses opinions personnelles à l’école. 

Les raisons qui suivent sont souvent avancées mais pas nécessairement proclamées : 

2.       Le foulard serait le plus souvent imposé aux jeunes filles, soit par leur famille, soit par des coreligionnaires ; il constituerait un signe de soumission, non pas à Dieu mais à la pression de leur entourage ;

3.       Imposé par des hommes, le port du foulard serait un symbole de l’oppression des femmes ;

4.       Le port du foulard par les jeunes filles musulmanes constituerait une manifestation de l’intégrisme religieux ;

5.       Si on autorise le port du foulard dans les écoles où se trouvent beaucoup de jeunes filles musulmanes, du fait de la pression de leur entourage, elles finiront par le porter toutes ;

6.       Les familles non musulmanes éviteraient d’inscrire ou retireraient leurs enfants des écoles dans lesquelles le port du foulard est autorisé ; par conséquent les écoles où le port du foulard est autorisé deviendraient des « ghettos » musulmans.

 Le port du foulard : toute une histoire 

Historiquement, des femmes ont porté un foulard ou un voile depuis l’antiquité. Avant de constituer un attribut religieux, ce fut le signe de l’appartenance à une élite sociale (par exemple dans la Grèce ancienne ainsi que dans le monde arabe pré-islamique). Des femmes se sont couvertes et se couvrent encore la tête pour de multiples raisons : protection contre le froid, la chaleur, le vent ou la poussière; mouvement de mode (par exemple durant les années 1950 en Europe occidentale); raisons hygiéniques (par exemple pour éviter la chute de cheveux dans la nourriture) ou pratiques (dégager le visage, protéger une mise en plis, …); pudeur. L’Eglise catholique a longtemps prescrit aux femmes de se couvrir la tête lors des offices religieux et la religion juive l’impose aux femmes mariées. 

Comment expliquer que ces dernières années de nombreuses jeunes filles issues de familles musulmanes se sont mises à se couvrir les cheveux d’un foulard ? 

Sans enquête scientifique à ma disposition, je ne prétends certainement pas pouvoir répondre à cette question d’une manière définitive. Cependant, le fait d’avoir longuement côtoyé, essentiellement dans le cadre scolaire, de nombreuses jeunes filles porteuses de foulard me permet d’affirmer que les éléments suivants peuvent entrer en ligne de compte. 

·         Je n’exclus pas que, dans certains cas, contraintes par les détenteurs de l’autorité familiale, des filles portent le foulard contre leur gré. La pression du milieu peut également jouer[6]. Je ne suis cependant pas du tout convaincu que ces cas sont majoritaires. Au contraire, mon expérience du phénomène me porte à croire que dans la majorité des cas il s’agit de choix délibérés.

·         L’interrogation sur son identité est caractéristique de l’adolescence et l’on sait que cette recherche-construction se manifeste par des aspirations contradictoires à, d’une part, se conformer à l’un ou l’autre modèle et, d’autre part, se distinguer des autres. Avec les choix comportementaux et capillaires, les choix vestimentaires participent de cette quête. Ils évoluent souvent rapidement au cours de l’adolescence.

·         Dans leur construction identitaire, les jeunes nés à l’étranger ou issus de cultures minoritaires ou mélangées se trouvent dans une situation complexe : tiraillés entre des valeurs, des usages différents et parfois opposés, ils ont souvent plus que les autres des difficultés à se situer, à se définir.

·         Il est indéniable que les populations musulmanes, particulièrement celles qui sont « identifiables au faciès » (d’origine nord-africaine, turque, pakistanaise, etc.) sont encore aujourd’hui victimes de préjugés xénophobes, comme le prouvent, entre autres, les succès électoraux de partis racistes ainsi que les discriminations à l’embauche quand ce n’est pas à l’entrée des boîtes de nuit. Dans ce contexte, la volonté d’affirmer, en réaction, sa différence, en arborant un élément d’habillement montrant aux yeux de tous de quelle culture l’on se revendique s’explique aisément[7]. 

On voit donc que si le fait de cacher sa chevelure sous un foulard a certainement un sens religieux pour les jeunes filles musulmanes, cet acte ne peut être réduit à cette signification-là. Il représente un élément important de leur affirmation identitaire et sans doute, dans certains cas, particulièrement chez des jeunes filles nées dans un pays où le port du foulard par les femmes est d’usage courant, il répond à un sentiment de  pudeur. 

Neutralité, pluralisme et multiculturalité 

Le décret de la Communauté française du 31 mars 1994 définissant la neutralité de l’enseignement de la Communauté stipule que l’école de la Communauté doit respecter la liberté de conscience des élèves (article 2). Il reconnaît « la liberté de manifester sa religion ou ses convictions »  « à la seule condition que soient sauvegardés les droits de l’Homme, la réputation d’autrui, la sécurité nationale, l’ordre public, la santé et la moralité publiques et que soit respecté le règlement intérieur de l’établissement » (article 3). On conviendra que le port du foulard ne contrevient ni aux droits de l’Homme, ni à la réputation d’autrui ni à la sécurité nationale, ni à l’ordre public ni à la santé et la moralité publiques. Quant à la condition du respect du règlement intérieur de l’établissement, elle ouvre la porte à l’arbitraire puisque les règlements d’écoles sont parfois très différents les uns des autres, en particulier pour ce qui fait l’objet du présent écrit. 

Et j’en viens à ce qui constitue pour moi le fond du problème. Derrière les débats opposant les partisans de l’interdiction du foulard à ceux qui sont favorables à son acceptation, se cachent souvent, consciemment ou inconsciemment, des attitudes différentes vis-à-vis du caractère multiculturel de notre société. Les grands mouvements migratoires du XXe siècle ont rendu les sociétés d’Europe occidentale multiculturelles comme elles ne l’avaient jamais été auparavant. Ces grands brassages de population ne se sont pas faits sans tensions, c’est le moins que l’on puisse dire. Encore aujourd’hui, en Europe et ailleurs, de nombreux et sanglants conflits opposent des peuples vivant sur le même territoire. Même dans les « vieilles » démocraties européennes, les inquiétants succès de partis ouvertement xénophobes témoignent de la difficulté de parties importantes des populations à accepter que leur société soit devenue multiethnique. 

Dans nos régions, l’Ecole publique, particulièrement dans les grandes villes, accueille une population d’élèves de plus en plus multiculturelle. Comment cette institution prend-elle cette réalité en compte ? Les différences doivent-elles disparaître au nom de la « neutralité » de l’enseignement ? A moins que ce ne soit au nom de l’égalité ? Doit-on limiter l’expression de ces différences à des moments et des lieux « spécialisés » (cours philosophiques, fêtes multiculturelles) ? 

Je suis, quant à moi, fermement partisan d’une société et donc d’écoles où les différences culturelles soient accueillies comme des richesses et non comme des problèmes. Qu’on le veuille ou non, dans le contexte actuel, l’interdiction du port du foulard induit la stigmatisation d’un comportement vestimentaire lié à un choix culturel, donc la stigmatisation de ce choix. Prétendre lutter contre l’obligation (non démontrée dans la plupart des cas) qui serait faite aux jeunes filles musulmanes de porter un foulard en leur interdisant de le faire m’apparaît comme éminemment contre-productif  : on prétend soigner le mal par le mal; on répond à une contrainte supposée par une autre contrainte. Et si l’objectif est, par ce moyen, d’empêcher un repli identitaire, je suis persuadé que c’est l’effet inverse qui est induit, les jeunes filles ayant opté librement pour le port du foulard ne se sentant pas respectées dans leur choix et réagissant en conséquence. En plus des élèves directement concernées, ce sentiment de non-reconnaissance, de non-acceptation de certaines de leurs particularités culturelles touche bien évidemment leurs familles et, au-delà, une grande partie de leur communauté culturelle. 

L’effet de repli identitaire est encore renforcé par le fait que l’interdiction ne frappe que certaines écoles. Cette particularité a pour conséquence que les jeunes filles qui tiennent à porter le foulard ou dont les familles le leur imposent se trouvent rassemblées, de plus en plus nombreuses, dans celles des écoles qui continuent à les accepter vêtues de cette manière. La création d’«écoles-ghettos» « monoculturelles » est ainsi favorisée. A ce propos, je trouve particulièrement pernicieux le sixième type d’argument (voir ci-avant), souvent invoqué (mais rarement proclamé) pour justifier l’interdiction du port du foulard : les familles non musulmanes éviteraient d’inscrire ou retireraient leurs enfants des écoles dans lesquelles le port du foulard est autorisé; par conséquent les écoles où le port du foulard est autorisé deviendraient des « ghettos » musulmans. Car c’est justement quand, cédant à la pression de préjugés de type xénophobe, une direction d’école interdit le port du foulard dans l’école dont elle a la responsabilité, qu’elle contribue le plus à la ghettoïsation des écoles qui persistent à l’accepter. 

Une discrimination qui touche des personnes parmi les plus discriminées 

Je tiens encore à souligner une évidence : cette interdiction ne touche que les filles. La barbe, attribut pourtant  bien connu des hommes musulmans pratiquants, n’est pas visée. Ce qui s’explique logiquement puisque de nombreux hommes « autochtones » (parmi lesquels beaucoup d’enseignants ) sont barbus. Cette mesure discriminatoire a donc à mes yeux le défaut supplémentaire de ne toucher, au sein d’une minorité culturelle déjà victime d’autres discriminations liées aux préjugés dont elle est l’objet, que les personnes d’un seul sexe … lui-même discriminé. 

Pour des écoles publiques assumant positivement leur multiculturalité 

Je vais vous faire une confidence : à titre personnel, je préfère voir des élèves décider d’enlever le foulard qu’elles portaient précédemment plutôt que d’en voir commencer à le mettre. Ceci s’explique très vraisemblablement à la fois par mon sens personnel de l’esthétique féminine ainsi que par mes convictions philosophiques : j’ai moi aussi tendance à associer le port du foulard à l’affirmation de convictions religieuses et je suis un athée convaincu. Mais j’estime que mes idées et sentiments personnels ne me donnent en aucune façon le droit d’interférer dans ce choix vestimentaire. Le décret de la Communauté française, déjà cité, définissant la neutralité de l’enseignement de la Communauté, prescrit le développement de « l’esprit de tolérance » (article 1) et stipule que « l’école de la Communauté éduque les élèves qui lui sont confiés au respect des libertés et des droits fondamentaux tels que définis par la Constitution, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et les Conventions internationales relatives aux droits de l’Homme et de l’enfant » (article 2).  La position que je défends m’apparaît conforme à ce décret. Et le respect des droits des minorités culturelles fait partie intégrante de ma conception de la démocratie. 

Des problèmes particuliers tels que celui du port du foulard durant les cours d’éducation physique ou de la réticence de certaines jeunes filles à participer à des séances de natation doivent pouvoir se résoudre par le dialogue des directions d’école et des enseignants avec les élèves concernées ainsi qu’avec leurs familles. A condition qu’il s’agisse de dialogues véritables entre partenaires respectueux les uns des autres, ce qui implique que les différents points de vue soient réellement pris en compte. 

Pour terminer, je ne résiste pas à la tentation de citer cette profession de foi pleine de poésie, due au Mahâtma Gandhi : 

« Je ne veux pas que ma maison soit murée de toutes parts, ni mes fenêtres bouchées, mais qu’y circule librement la brise que m’apportent les cultures de tous les pays. »                                                                    

 Michel Staszewski     Juillet 2001



[1] J’ai choisi d’utiliser le terme « foulard » plutôt que celui de « voile » parce qu’un foulard n’est essentiellement destiné qu’à deux usages (couvrir les cheveux ou entourer le cou) alors que  voile est un terme plus général (« morceau d’étoffe destiné à cacher » dit Le Petit Robert).  

[2] Ancien réseau de l’Etat, « communautarisé » depuis 1989.

[3] Dans beaucoup d’écoles, l’interdiction du port de la casquette a précédé celle du foulard.

[4] En Belgique, écoles d’enseignement secondaire organisées par l’Etat et comportant des sections d’enseignement général.

[5] Depuis 1999, les « Zones d’Education Prioritaires » ont fait place aux établissements à « discrimination positive ». Il s’agit d’écoles dont un nombre important d’élèves sont issus de familles socialement défavorisées et qui ont droit, pour cette raison, à quelques moyens supplémentaires pour remplir leurs missions pédagogiques.

[6] Ce type de contrainte n’est pas du tout le propre des milieux de culture musulmane. La plupart des jeunes subissent des pressions quant à leur habillement de la part de leur famille et de leur milieu.

[7] J’invite les lecteurs intéressés, d’une manière plus générale, par la question du développement des tendances au repli identitaire, à prendre connaissance du livre d’Amin Maalouf, Les identités meurtrières (Ed. Grasset, Paris, 1998) : l’auteur y explique, d’une manière très convaincante, pourquoi dans le monde musulman, largement « perdant », à notre époque, du point de vue économique, se développent des tendances identitaires très fortes pouvant aller jusqu’au fondamentalisme religieux, en réaction à la domination mondiale des riches sociétés occidentales et de leurs modèles culturels (d’origine chrétienne).

Notons aussi que les manières diamétralement opposées dont les Etats occidentaux ont, jusqu’ici, traité l’Irak conquérant le Koweit et l’Etat d’Israël conquérant et colonisant Jérusalem-Est, la Cisjordanie, la bande de Gaza et le plateau syrien du Golan ont choqué et continuent à choquer le monde arabe. Ce qui favorise également une tendance au rejet des modèles culturels occidentaux et à l’affirmation de modèles alternatifs.  

lundi 3 février 2020

« Il faut sortir du sionisme »

Interview de Michel Staszewski par Arnaud Lismond-Mertes, paru dans le n° 101 de Ensemble !, le quadrimestriel du Collectif Solidarité Contre l’Exclusion (décembre 2019), dans le cadre d’un volumineux dossier consacré à la définition de l’antisémitisme prônée par l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA), qu’on peut lire ici :  http://www.asbl-csce.be/journal/Ensemble101.pdf . Les pages auxquelles renvoie cet interview concernent ce dossier.

 La définition de l’IHRA renvoie à l’histoire particulière de l’État d’Israël et du sionisme. Nous avons demandé à Michel Staszewski, historien et membre actif de l’UPJB, de nous aider à appréhender ce contexte.

 Certains exemples d’antisémitisme cités par l’IHRA, qui donnent son contenu à sa définition (lire en p. 9), évoquent comme une apparente évidence la création de l’État d’Israël en tant que réalisation d’un « droit à l’autodétermination » du « peuple juif ». Cela ne peut se comprendre que dans le cadre de l’histoire du mouvement sioniste, qui s’était fixé pour but la création de cet État. Beaucoup considèrent d’ailleurs que l’adoption de cette définition conduit à assimiler « l’antisionisme » à de l’antisémitisme (tout comme le mouvement Boycott – Sanctions – Désinvestissement - BDS). Nicolas Zomersztajn s’est par exemple félicité, dans les pages de la revue du Centre Communautaire Laïc Juif (CCLJ), de l’adoption « d’une définition de l’antisémitisme intégrant enfin l’antisionisme radical. » (1)

 Mais de quoi s’agit-il exactement ? Il semble nécessaire d’en savoir plus si l’on souhaite juger de la pertinence et la portée réelle de la définition de l’IHRA. Pour en avoir une approche plus informée, critique et pédagogique, nous nous sommes tournés vers Michel Staszewski. Historien de formation, il a enseigné pendant plus de quarante ans dans l’enseignement secondaire en Belgique. Membre de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB), ancien administrateur du MRAX (Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie), il s’intéresse, depuis très longtemps, au conflit israélo-palestinien et au sionisme, ainsi qu’aux questions liées aux différentes formes de racisme, dont l’antisémitisme. Il a publié de nombreux articles sur ces différents sujets (2). Au-delà de son expertise, M. Staszewski est également une personne engagée sur ces questions pour laquelle « être antisioniste, c’est lutter pour l’égalité des droits en Palestine-Israël » ou qui estime, plus globalement, que les luttes contre les inégalités et les racismes doivent aller de pair. La manière de lutter contre l’antisémitisme qu’il promeut est dès lors très différente de celle que proposent les adeptes de la définition de l’IHRA. 

Ensemble ! : M. Zomersztajn a écrit, dans la revue du CCLJ, que la définition de l’antisémitisme de l’IHRA « a le mérite de tenir compte des évolutions et des mutations contemporaines de l’antisémitisme » en indiquant que « l’antisionisme a permis pendant trop longtemps de contourner l’interdit sur l’antisémitisme et de se déchaîner librement sur les Juifs. Avec ce texte qui énonce de bons exemples, l’antisionisme est enfin pris en considération » (1). Est-ce un point de vue que vous partagez ? 

Michel Staszewski : Je n’en partage ni la prémisse, ni la conclusion. Je conteste la thèse, à laquelle M. Zomersztajn fait allusion, selon laquelle il existerait un « nouvel antisémitisme » qui serait né au début des années 2000. Les préjugés hostiles aux Juifs qui circulent aujourd’hui n’ont rien de neuf. Pour une part, il s’agit de ceux qui proviennent de l’ancienne doctrine anti-judaïque de l’Eglise catholique, qui qualifiait les Juifs de « peuple déicide » et leur attribuait collectivement la responsabilité de la mort du Christ. Pour une autre part, il s’agit des préjugés antisémites théorisés dans le dernier quart du XIXe siècle, notamment par l’allemand Wilhem Marr, qui a forgé le terme « antisémitisme » dans un contexte où la haine des Juifs (appréhendés comme « sémites ») ne se fondait plus sur une vision religieuse du monde, mais sur des théories pseudo-scientifiques concernant les prétendues « races humaines », les mêmes qui, à cette époque, légitimaient les entreprises coloniales européennes. C’est de cette période que date la création des stéréotypes des Juifs « formant une sous-race », et en même temps tous (ou la plupart) riches, fourbes et fomentant des complots secrets pour établir leur « domination mondiale » à travers le contrôle de l’économie, des gouvernements, des médias, etc. Ce sont toujours ces préjugés-là qui caractérisent l’antisémitisme contemporain. 

Ces anciens préjugés antisémites trouvent aujourd’hui une nouvelle vigueur. Elle s’explique en grande partie par la non-résolution de ce qu’il est convenu de nommer le « conflit israélo-palestinien ». En effet, le mépris constant de l’État d’Israël pour les décisions de l’ONU et pour le droit international, ainsi que l’impunité dont il bénéficie, renforcent le fantasme de la « toute puissance des Juifs»… D’autant qu’Israël prétend être « l’État des Juifs » et qu’en Belgique, comme dans de nombreux pays, il n’est pas rare que des journalistes utilisent eux-mêmes les termes « État juif » ou « État hébreu » pour parler d’Israël. Si l’on veut nommer les choses correctement et ainsi ne pas donner de l’eau au moulin de l’antisémitisme, je pense qu’il est important de récuser ce type d’appellation qui relève de la vision sioniste. Mieux vaut s’en tenir au nom officiel « d’État d’Israël » (faute de mieux car celui-ci est aussi excluant puisque ne se référant qu’aux seuls « israélites », autrement dit aux Juifs ) car, dans cet État (hors territoires occupés), vivent au moins 30 % de non-juifs. Par ailleurs, pour comprendre les enjeux actuels du « conflit », il faut savoir qu’aujourd’hui, sur le territoire de la Palestine historique, entièrement sous la domination israélienne depuis juin 1967, les Juifs sont désormais démographiquement minoritaires. J’ajoute que l’idée, diffusée par la propagande israélienne et sioniste, selon laquelle l’État d’Israël serait « soutenu par l’ensemble des Juifs » nourrit l’antisémitisme en diffusant l’idée que les Juifs seraient tous solidaires des politiques illégales et racistes menées par cet État. C’est encore plus dangereux pour les Juifs dans le contexte où la politique israélienne est sans cesse plus intransigeante, extrémiste et criminelle. D’autant que, pour défendre sa politique (ce qui est de plus en plus difficile par des arguments rationnels) devant l’opinion internationale, l’État d’Israël instrumentalise l’accusation d’antisémitisme pour couper court à toute critique, ce qui amène beaucoup de confusion en la matière. 

Quant à l’idée, avancée par M. Zomersztajn selon laquelle « l’antisionisme a permis (…) de contourner l’interdit sur l’antisémitisme et de se déchaîner librement sur les Juifs », il faut sans doute, pour l’aborder, rappeler ce dont on parle. Le sionisme est une doctrine politique née à la fin du XIXe siècle et dont le but est la création d’un État juif, sur une terre non-européenne, en tant qu’État-refuge pour les Juifs persécutés dans le monde et considérés comme formant un seul peuple. Ce projet a été défini en 1896 par le Juif austro-hongrois Theodor Herzl dans son livre « L'État des Juifs ». On était alors en pleine période coloniale. La Palestine, qui, à cette époque, faisait partie de l’empire Ottoman, ne fut pas initialement le seul lieu envisagé pour la création de cet État. Certains ont songé à l’Ouganda, à Madagascar, à l’Argentine, etc. Vers la fin de la Première guerre mondiale, en 1917, l’empire Ottoman s’est écroulé et, au moment où le Royaume-Uni a pris possession de la Palestine, le mouvement sioniste mondial est parvenu à obtenir de Lord Balfour, ministre des Affaires étrangères britannique,  une déclaration indiquant que son gouvernement envisageait favorablement l’établissement d’un « foyer national pour les Juifs » en Palestine. Ce fut une grande victoire pour le mouvement sioniste, compte-tenu notamment qu’avant l’arrivée des premiers colons juifs sionistes, il y avait moins de 5% de Juifs en Palestine, lesquels parlaient arabe et n’étaient pas sionistes. La colonisation sioniste de la Palestine s’est poursuivie dans ce contexte, avec des freins dus essentiellement à la résistance de la population arabe de Palestine. En 1947, au sortir de la Seconde guerre mondiale et du judéocide nazi, l’assemblée générale de l’ONU a adopté un plan de partage de la Palestine (résolution 181), et ce malgré l’opposition de l’ensemble des États arabes. Puis vint la déclaration d’indépendance unilatérale de l’État d’Israël, en mai 1948, et sa reconnaissance par l’ONU en mai 1949, après qu’Israël ait rapidement gagné la guerre qui l’opposait aux États arabes environnants et ait procédé à un véritable nettoyage ethnique des territoires désormais sous son contrôle (78 % de la Palestine mandataire). Alors que le droit au retour des réfugiés palestiniens a été consacré par l’ONU en décembre 1948 (résolution 194), Israël ne leur a jamais permis de bénéficier de ce droit qu’il avait pourtant initialement promis de respecter dans le cadre de son adhésion à l’ONU. C’est une des raisons pour lesquelles, aujourd’hui, davantage de Palestiniens vivent en exil que sur les terres qui constituaient la Palestine au temps du mandat britannique. Cette colonisation, la création de l’État d’Israël et sa reconnaissance internationale, constituent la grande victoire du mouvement sioniste. Cette issue paraissait initialement très improbable, vu que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, l’idéologie sioniste était restée minoritaire parmi la population juive européenne, et quasi absente des communautés juives non européennes. A cette époque, la plupart des Juifs religieux étaient antisionistes, tout comme les Juifs du Bund (mouvement ouvrier juif présent dans l’Empire russe) ou les Juifs communistes. D’autres s’étaient engagés dans la voie de l’assimilation dans les pays où elle était possible… Aujourd’hui, plus de septante ans après la création de l’État d’Israël, la majeure partie des Juifs a peu ou prou adhéré à l’idéologie sioniste, même en dehors d’Israël. 

Dès lors que cet État a été créé, cela a-t-il encore un sens de se dire sioniste ou antisioniste ? 

Oui, car la référence à l’idéologie sioniste reste incontournable pour justifier le caractère fondamentalement juif de l’État d’Israël, c’est-à-dire le fait qu’il soit organisé comme un État qui privilégie les Juifs par rapport aux autres habitants, et singulièrement aux Palestiniens, les autochtones. C’est l’idéologie sioniste qui justifie, par exemple, que cet État permette , depuis sa création et jusqu’à aujourd’hui, à n’importe quel Juif du monde - fut-il belge et très critique comme moi -, de s’y établir et de devenir citoyen israélien (en vertu de la « loi du retour »), tandis qu’il refuse ce droit aux Palestiniens exilés ou descendants d’exilés. C’est encore cette idéologie qui justifie la politique d’apartheid actuelle menée par Israël. Cette politique est évidente dans les territoires occupés, où les habitants palestiniens sont soumis à des lois et règlements militaires, tandis que les Juifs qui habitent dans les colonies sont soumis aux lois (civiles) israéliennes. Cette même politique d’apartheid détermine également, dans une moindre mesure, l’organisation politique sur le territoire même d’Israël, où les citoyens israéliens qui ne disposent pas de la nationalité dite « juive » (mais qui sont dits de nationalité « arabe », « druze »…) sont tenus à l’écart et/ou discriminés de fait et de droit dans des dimensions essentielles de leurs existences : l’accès à la propriété de terres, les permis de construire, le droit d’habiter où ils le souhaitent, l’accès aux services publics, à l’enseignement, à des fonctions dirigeantes de l’État et dans les domaines économique, académique, culturel, etc. 

Aujourd’hui, être antisioniste c’est donc lutter pour l’égalité des droits en Palestine-Israël. A mes yeux, c’est un devoir pour les démocrates. Mais un tel point de vue est insupportable pour les sionistes. Qu’ils soient « de gauche » (prêts à des compromis territoriaux avec les Palestiniens) ou « de droite » (refusant tout compromis), les sionistes ont en commun une vision du monde très pessimiste. Ils considèrent que l’antisémitisme ne peut être éradiqué. Il en découle que pour s’en prémunir, une seule solution est possible : les Juifs doivent « se mettre à l’abri » en vivant séparés des non-Juifs, dans un État-forteresse ; ou, au moins, pour ceux d’entre eux qui continuent à vivre en-dehors de l’« État juif », un tel État doit exister pour qu’ils puissent y trouver refuge, au cas où… Ils estiment dès lors qu’ils doivent absolument garantir le maintien d’une majorité juive en Israël, par tous les moyens et quel qu’en soit le prix pour la population non-juive. . Il s’agit selon eux d’une question de vie ou de mort.

Cette vision des relations entre Juifs et non-Juifs permet de comprendre la conviction sincère, exprimée par M. Zomersztajn et partagée par la plupart des sionistes, selon laquelle l’antisionisme n’est qu’une façade derrière laquelle se cachent des antisémites. A leurs yeux, ceux qui remettent en question le caractère sioniste de l’État d’Israël, - c’est-à-dire sa destination prioritaire  aux Juifs, ce qui implique forcément la discrimination de ses citoyens non juifs - veulent la « destruction » de cet État. De là à penser qu’ils souhaitent « renvoyer les Juifs à la mer » ou, pire, les exterminer, il n’y a qu’un pas que beaucoup de sionistes franchissent souvent. 

Tout cela ne résiste pas à un examen rationnel. Presque tous les Palestiniens sont antisionistes, puisqu’ils n’acceptent pas que le pays où ils vivent ou dont ils sont exilés soit devenu l’« État des Juifs », au prix de leur déplacement forcé ou de très fortes discriminations pour ceux qui y sont restés. Cela n’en fait pas des ennemis des Juifs. Parmi les antisionistes, se trouvent également de nombreux Juifs, partisans, comme moi, de la « désionisation » d’Israël, c’est-à-dire de sa transformation en un ou deux États démocratiques, traitant de manière égale tous ses habitants. 

Ceci dit, comme dans l’ensemble de la population, il y a des antisémites parmi ceux qui se proclament antisionistes. L’« antisionisme » d’Alain Soral, Dieudonné et leurs amis sert de masque à leur antisémitisme virulent. Mais c’est loin d’être le cas de la majorité des personnes qui se disent antisionistes. Assimiler de façon générale l’antisionisme et l’antisémitisme, c’est non seulement une imposture intellectuelle, mais cela favorise aussi le développement de l’antisémitisme. J’estime au contraire, qu’il est absolument indispensable, pour lutter contre l’antisémitisme, de distinguer le judaïsme du sionisme, ainsi que l’antisémitisme de l’antisionisme. C’est pour cette raison générale que M. Zomersztajn et moi-même avons des appréciations opposées de la définition de l’antisémitisme prônée par l’IHRA, et en particulier des exemples qu’elle donne liés au conflit israélo-palestinien. Il considère l’adoption d’une telle définition, avec ses exemples, comme une grande avancée ; je la vois pour ma part comme un grand danger, non seulement pour la liberté d’expression, mais également pour la lutte contre l’antisémitisme. 

Parmi les Juifs vivant en dehors d’Israël, nombreux sont ceux qui adoptent actuellement une position intermédiaire. D’une part, ils sont conscients des violations des Droits de l'Homme et de l'impasse que constituent la politique de l’État d’Israël , de l’autre, ils ne parviennent pas à renoncer à l'idée d'un  « État refuge » pour les Juifs. L’explication est plus psychologique que rationnelle. C'est lié aux angoisses que les Juifs européens ressentent depuis la Seconde Guerre mondiale et le judéocide nazi, même s'ils sont nés après la fin du conflit. Cela me concerne aussi : mes deux parents sont des rescapés de familles massacrées, je sais que je suis encore aujourd'hui marqué par ce passé tragique comme tous ceux qui portent le poids de ce type d’histoire familiale. Avraham Burg, qui fut un dirigeant politique sioniste de premier plan, a écrit un livre important qui aborde ce sujet « Vaincre Hitler : pour un judaïsme plus humaniste et universaliste » (Fayard, 2008). Dans ce livre, il développe l’idée que les Juifs doivent se soigner des névroses qu’ils traînent à cause du génocide, névroses qui les rendent souvent insensibles au malheur des autres, tant ils vivent eux-mêmes dans un climat psychologique angoissant. C’est un cheminement qui reste encore à parcourir pour beaucoup. 

L’IHRA labellise comme antisémite « le refus du droit à l’autodétermination des Juifs, en affirmant par exemple que l’existence que l’État d’Israël est le fruit d’une entreprise raciste ». Comment répondez-vous à cette assertion ? 

Pour analyser ce type d’affirmation, il faut commencer par relever que les Juifs du monde entier ne forment pas un seul peuple, au sens généralement admis de ce mot : « ensemble d’êtres humains vivant en société, habitant un territoire défini et ayant en commun un certain nombre de coutumes, d’institutions » (Petit Robert, 2010). Il existe cependant aujourd’hui un « peuple juif israélien », qui doit avoir des droits reconnus, quand bien-même il serait considéré comme « le fruit d’un viol ». 

Mais est-ce que le droit légitime à l’autodétermination d’un peuple peut se réaliser aux dépends d’un autre peuple ? Je pense que non. Il existe une solution pacifique et démocratique au conflit israélo-palestinien mais, pour y arriver, il faut en revenir au droit international et à des principes d’égalité entre les peuples et entre les personnes. On peut très bien imaginer un État binational, c’est-à-dire qui reconnaît, protège et traite à égalité les deux peuples qui le constituent. Ou encore deux États nationaux voisins, dont chacun protège ses minorités… Mais pour cela il faut sortir du sionisme, de l’idée que le seul moyen pour les Juifs de vivre en « sécurité » (pas en paix!), c’est de vivre, dans un endroit du monde, entre Juifs, et, à cette fin, s’assurer d’être en ce lieu, plus nombreux que les autres, plus forts, plus armés, soutenus par la plus grande puissance militaire mondiale. Il faut que les Juifs israéliens abandonnent l’idée que, pour assurer leur existence et leur droit à l’autodétermination en tant que peuple juif israélien, ils doivent dominer, discriminer, écraser et au besoin « transférer » les Palestiniens. Cette approche sioniste est illusoire, et il faut la combattre : pour vivre en paix avec les autres, il faut se parler et s’entendre avec eux. La réconciliation est possible, à condition que les Israéliens acceptent de vivre à égalité avec les Palestiniens. Dire cela, ce n’est pas remettre en question l’autodétermination du peuple juif israélien, mais c’est remettre en question sa domination sur le peuple palestinien. C’est donc remettre en cause l’idéologie sioniste.  

Ceux qui défendent le point de vue inverse avancent l’idée que la fin de la domination démographique des Juifs en Israël, par exemple dans le cadre d’un État binational et/ou si le droit au retour des exilés palestiniens se concrétisait, cela conduirait à « jeter les Juifs à la mer » … 

Si le compromis politique se noue sur la création d’un ou deux État(s) démocratique(s), dans le sens où on le conçoit généralement en Europe, c’est-à-dire dans lequel ou lesquels les mêmes droits individuels, civils, politiques et religieux sont reconnus à tous et à toutes les minorités, ça ne devrait pas poser de problème. Regardez aujourd’hui les minorités juives dans le monde : elles vivent bien mieux qu’en Israël ! À commencer par le fait de ne pas devoir faire trois ans (pour les hommes) ou deux ans (pour les femmes) de service militaire, qui plus est dans un contexte hostile. L’intérêt bien compris de tout le monde est de sortir de l’impasse actuelle en Israël-Palestine. Il est faux de prétendre qu’il n’y a pas d’interlocuteur palestinien pour construire ce type de projet d’avenir. 

Tout comme l’UPJB dont vous êtes membre, vous soutenez le mouvement Boycott Désinvestissements Sanctions (BDS). Pouvez-vous expliquer ce dont il s’agit et pourquoi certains assimilent ce mouvement à de l’antisémitisme ? 

Le mouvement BDS a été initié en 2005 par 171 associations de la société civile palestinienne, dans le but de contraindre l’État d’Israël à respecter enfin le droit international. Cette initiative est intervenue après cinquante-sept années de déni, par Israël, du droit au retour des exilés, trente-huit années d’occupation et de colonisation des territoires conquis lors de la « Guerre des six jours ». Après, aussi, le refus d’Israël de démanteler le mur construit dans les territoires occupés, et ce malgré sa condamnation par la Cour internationale de Justice de La Haye en 2004. Ces associations ont appelé les citoyens du monde à boycotter les produits israéliens, les entreprises à désinvestir en Israël, et les États ou organisations internationales à sanctionner l’État d’Israël. Quelles sont les revendications de ce mouvement ? 1. La fin de l’occupation et de la colonisation des territoires occupés par Israël depuis 1967, ainsi que le démantèlement de la « barrière de sécurité » 2. L’accès des citoyens arabo-palestiniens à une égalité de droit absolue avec les citoyens juifs de l’État d’Israël. 3. L’application de la résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU de décembre 1948 consacrant le droit au retour des exilés palestiniens. 

Le constat qui inspire et justifie le mouvement BDS est que l’ONU et les grandes puissances ne font rien d’efficace pour imposer à Israël le respect du droit international et des droits fondamentaux des Palestiniens. Les organisations qui ont lancé l’appel au BDS en prennent acte, et demandent dès lors aux citoyens démocrates du monde de faire eux-mêmes, pacifiquement, pression sur l’État d’Israël. Celui-ci développe des efforts considérables pour criminaliser le mouvement BDS, l’assimiler d’une façon absurde à de l’antisémitisme, et le faire interdire. C’est un signe qu’il s’agit là d’un moyen de pression relativement efficace. L’UPJB soutient ce mouvement. Tout comme le font, en Europe et dans le monde, beaucoup d’autres organisations juives  engagées pour une paix juste au Proche-Orient. 

Si la définition de l’IHRA ne vous paraît pas pertinente pour lutter contre l’antisémitisme aujourd’hui, quel type d’approche préconisez-vous ? 

L’antisémitisme existe bien en Belgique. Il a connu ces dernières années un regain d’intensité parfois meurtrière. Il y a néanmoins une grande différence, en Belgique, entre l’antisémitisme et l’islamophobie ou la négrophobie : les Juifs sont beaucoup moins victimes de discriminations, sans doute en partie parce que leur judéité est généralement moins apparente. Les préjugés haineux concernant les Juifs existent cependant toujours, et ne doivent pas être minimisés. Mais comment lutter sérieusement contre ceux-ci ? Certainement pas en entretenant la confusion entre « les Juifs » et  « État d’Israël », ou entre  « antisémitisme » et  « antisionisme ». Il faut au contraire veiller à bien distinguer ces choses, ce que ne font ni le Comité de coordination des organisations juives de Belgique (CCOJB), ni la mal nommée « Ligue belge contre l’antisémitisme ». 

Une action juridique répressive peut être pertinente face à des passages à l’acte violents ou des comportements discriminatoires. Je pense toutefois que la lutte contre l’antisémitisme ne peut se passer d’un travail pédagogique de clarification et de déconstruction des préjugés. C’est à cela que contribue l’UPJB, l’association juive dont je suis un membre actif, la seule en Belgique francophone à se dire « non sioniste » (tout en ne se revendiquant pas collectivement « antisioniste », car différentes sensibilités existent sur ce point à l’intérieur de l’association). C’est d’ailleurs pour cela que nous ne sommes pas membre du CCOJB, lequel a statutairement pour objet social, notamment, le « soutien par tous les moyens appropriés à l’État d'Israël, centre spirituel du judaïsme et havre pour les communautés juives menacées ». Il m’arrive d’être confronté à l’expression de préjugés antisémites, que ce soit chez un de mes voisins, chez un de mes élèves lorsque j’étais enseignant, ou dans le mouvement de solidarité pour les droits des Palestiniens. Je ne les laisse jamais passer sans réagir lorsque j’en suis témoin. Ma façon de les combattre, c’est d’entamer, lorsque c’est matériellement possible, un dialogue avec les personnes qui les expriment, dans le but de les déconstruire par une discussion argumentée. Il existe pour ce faire des méthodes éprouvées, pratiquées de longue date en milieu associatif et dans le monde scolaire : il s’agit en substance de confronter les personnes porteuses de préjugés à des réalités qui les démentent. C’est notamment ce que fait l’UPJB, tout comme l’Association belgo-palestinienne. Je pense que nous sommes très bien placés pour le faire, car nous ne pouvons pas être accusés de complicité ou d’indulgence coupable avec des « crimes contre des Musulmans » ou « contre les Arabes », perpétrés par l’État d’Israël. J’ai travaillé les vingt dernières années de ma carrière de professeur d’histoire dans un athénée bruxellois très multiculturel, qui comprenait beaucoup d’élèves de familles arabo-musulmanes. Chaque année, j’abordais dans mes cours le sujet du judéocide nazi. J’ai été parfois été confronté à des réactions du type « pourquoi parle-t-on toujours des Juifs ? », « On en parle trop », etc. J’ai constaté qu’après discussion avec ces élèves, ils acceptent très bien que l’on traite de la Seconde guerre mondiale, de la politique raciste et génocidaire des nazis, à condition d’également laisser une place dans le cours pour aborder les problèmes de racisme auxquels eux-mêmes et leurs parents sont confrontés. Pour être crédible en tant qu’antiraciste, il faut être prêt à s’engager contre toutes les formes de racisme, sans quoi on établit de facto une hiérarchie entre les groupes discriminés, ce qui constitue en soi une forme de racisme.

Une dernière considération sur le combat antiraciste de manière générale. Le monde socialement fracturé d’aujourd’hui favorise la peur de l’Autre et/ou le ressentiment, donc les comportements racistes. D’une part, la peur de perdre leurs privilèges entraîne chez beaucoup de nantis le développement d’un « racisme de classe » fait de condescendance, de mépris et de méfiance envers les démunis et, donc, envers les minorités ethniques et/ou religieuses dont les membres sont souvent socialement défavorisés. D’autre part, l’insécurité matérielle et les sentiments de frustration et d’humiliation ressentis par les victimes des inégalités peuvent non seulement générer en eux de l’agressivité envers les nantis, mais également le développement de comportements racistes envers d’autres groupes socialement défavorisés. Ce que les partis d’extrême droite encouragent, souvent avec succès. Je suis convaincu que pour combattre efficacement le racisme, il est indispensable de lutter contre les inégalités sociales. C’est dire que je ne crois pas à l’efficacité d’un antiracisme de droite. Mais le combat contre les préjugés et les discriminations ne peut être négligé au nom d’une priorité de la lutte contre les inégalités sociales. 

(1) Zomersztajn, N. (2019), Une définition actualisée de l'antisémitisme, in Regards, n° 1037, 1.2.19

(2) Beaucoup sont disponibles sur son blog : http://michel-staszewski.blogspot.com/

dimanche 10 mars 2019

Les sionistes face à l’antisionisme

Article paru dans Points Critiques n° 380, mars-avril 2019, pp. 8-10.

 
Comme dans l’ensemble de la population, il y a des antisémites parmi les antisionistes. Mais c’est loin d’être le cas de la majorité d’entre eux. À commencer par les Palestiniens qui sont quasi tous antisionistes puisqu’ils n’acceptent pas que le pays où ils vivent ou dont ils sont exilés soit devenu l’« État des Juifs », au prix de leur déplacement forcé ou de très fortes discriminations pour ceux qui y sont restés, même pour ceux d’entre eux qui ont obtenu la citoyenneté israélienne[1]. Cela n’en fait pas des ennemis des Juifs.

Les antisionistes sont aujourd’hui ceux qui s’opposent à la perpétuation, au Proche-Orient,  de l’existence d’un État auto-défini comme juif, accueillant pour tous ceux que ses autorités reconnaissent comme tels, aux dépends des populations non juives des territoires sur lesquels il s’est édifié puis élargi. Parmi ces antisionistes, se trouvent de nombreux Juifs, partisans de la « désionisation » d’Israël, c’est-à-dire de sa transformation en un ou deux États démocratiques, traitant de manière égale tous ses habitants.  

De bonne foi

La plupart des sionistes pensent pourtant sincèrement que l’antisionisme n’est qu’une façade derrière laquelle se cachent des antisémites. Comment expliquer cela ?

Qu’ils soient « de gauche » (prêts à des compromis territoriaux avec les Palestiniens) ou « de droite » (refusant tout compromis), les sionistes ont en commun une vision du monde très pessimiste. Ils considèrent que l’antisémitisme ne peut être éradiqué. Il en découle que pour s’en prémunir, il n’est qu’une solution possible : les Juifs doivent « se mettre à l’abri » en vivant séparés des non-juifs, dans un État-forteresse ; ou, au moins, pour ceux d’entre eux qui continuent à vivre en dehors de l’« État juif », un tel État doit exister pour qu’ils puissent y trouver refuge, au cas où…

Certains d’entre eux pensent aussi que seule l’existence d’un État à large majorité juive permet de lutter efficacement contre la disparition progressive de l’identité juive du fait des « mariages mixtes ».

Pour eux, ceux qui remettent en question le caractère sioniste de l’État d’Israël, c’est-à-dire le fait qu’il soit destiné aux Juifs, ce qui implique forcément que ses citoyens non juifs soient minoritaires et discriminés, veulent la « destruction » de cet État. De là à penser qu’ils souhaitent « renvoyer les Juifs à la mer » ou, pire, les exterminer, il n’y a qu’un pas que beaucoup de sionistes franchissent souvent.

Intransigeance et déni

L’existence de cet « État-refuge » est donc, selon eux, une question de vie ou de mort. C‘est cela qui justifie à leurs yeux leur refus d’envisager la moindre mise en pratique du droit au retour des exilés et de leurs descendants, ainsi que les graves discriminations dont sont victimes, depuis la création de l’État d’Israël, ses citoyens non juifs. Et pour que cela soit psychologiquement acceptable pour eux, ils ne veulent pas savoir, nient ou minimisent la réalité de ce que les Palestiniens nomment la « Nakba » (catastrophe), c’est-à-dire le fait que, pour que l’État d’Israël puisse exister en tant qu’ « État juif », les forces armées sionistes ont organisé l’expulsion de la grande majorité des Palestiniens des territoires dont ils ont pris le contrôle en 1948. C’était en effet la seule solution praticable pour rendre la population juive majoritaire sur le territoire qui allait constituer l’État d’Israël[2].     

Les sionistes face aux Juifs antisionistes

Puisque, selon les sionistes, remettre en question le caractère « juif » de l’État d’Israël revient à mettre les Juifs, qu’ils soient israéliens ou non, potentiellement en danger de mort, il est incompréhensible pour eux que des Juifs puissent être antisionistes. C’est pourquoi la plupart d’entre eux considèrent ceux-ci comme  des « malades mentaux animés par la haine d’eux-mêmes » ou des « traîtres qui trahissent leurs frères » et/ou comme des « juifs en partance », voire de « faux Juifs ». Et ils se persuadent qu’ils sont « ultra-minoritaires ».

Que ces Juifs antisionistes puissent être aussi préoccupés qu’eux par la résurgence de l’antisémitisme mais qu’ils considèrent qu’il y a d’autres moyens de s’en prémunir que de se séparer du reste du monde en s’enfermant dans un État-forteresse au prix du malheur des non-juifs habitants ou originaires du territoire de cet État, cela dépasse leur entendement.   

Des alliés douteux

Il est logique que, depuis ses débuts, des antisémites aient vu le mouvement sioniste d’un bon œil puisque qu’il prônait le « chacun chez soi », qui impliquait le départ des Juifs des pays où ils vivaient vers un territoire qui leur serait propre et où ils pourraient édifier leur État.

Il n’est pas étonnant que les dirigeants de l’État d’Israël, constitué sur une base ethnique, s’entendent avec les dirigeants d’autres États qui partagent le même type d’idéologie ethno-nationaliste, bien que leur bienveillance à l’égard des Juifs soit sujet à caution.

D’autres alliés douteux sont ces millions de chrétiens évangélistes, soutiens inconditionnels de l’État d’Israël, mais dont l’existence annonce, pour eux, le retour du Christ sur terre et le jugement dernier, lors duquel ne seront « sauvées » que les âmes de ceux qui auront adhéré à la foi chrétienne.

Les antisionistes partisans de la transformation d’Israël d’un État juif en un ou deux États binationaux où tous les habitants seraient des citoyens dotés des mêmes droits et pouvant donc vivre en paix les uns avec les autres ne seraient-ils pas, au contraire, les meilleurs alliés des Juifs ?                   
Michel Staszewski

[1] Ils sont actuellement plus de 20 % des citoyens de l’État d’Israël.
[2] Au moment du vote du plan de partage de la Palestine (novembre 1947), les Juifs constituaient moins d’un tiers de la population totale de la Palestine mandataire : ils étaient 608.000, les Arabes 1.237.000. Et sur le territoire attribué par ce plan à l’« État juif » habitaient alors 498.000 Juifs et 407.000 Arabes (A. GRESH et D. VIDAL, Palestine 47. Un partage avorté, Éditions Complexe, 1987, p. 25).

dimanche 14 octobre 2018

Une proposition pour vivifier notre démocratie

Texte publié dans Diagnostic (revue du GERFA) n° 369, juin 2019, pp. 14 à 16
 
La démocratie ne s’use que si l’on ne s’en sert pas.
(auteur inconnu)

Un constat très inquiétant


L’extrême droite ou la « droite extrême »[1] ont le vent en poupe, presque partout en Europe. Quand ils sont au pouvoir, les partis politiques qui relèvent de ces catégories s’attaquent partout, au nom de la sécurité de leurs concitoyens, aux droits des étrangers et aux libertés publiques. Ces mêmes partis, malgré des discours souvent nationalistes et protectionnistes, une fois au pouvoir, ne remettent nullement en question le libéralisme économique et s’allient même souvent avec des partis libéraux, partisans de la privatisation de nombreux services publics, de restrictions dans le domaine de la sécurité sociale et de la plus grande liberté d’entreprendre. Et les partis libéraux eux-mêmes, même quand ils ne s’allient pas à des formations d’extrême droite, ont tendance à faire leur des politiques de plus en plus sécuritaires et dures vis-à-vis des migrants.  

Conséquences de ces politiques à la fois ultra-libérales sur le plan économique, sécuritaires et anti-immigrés :

  • La fracture sociale s’élargit. Les riches sont de plus en plus riches, les pauvres de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux. Entre les deux, ce qu’il est convenu d’appeler « classe moyenne », diminue en nombre et a tendance à s’appauvrir elle-aussi. C’est particulièrement le cas des petits commerçants et entrepreneurs, écrasés par la concurrence des grandes entreprises multinationales.
  • La diminution des moyens d’existence du plus grand nombre entraîne l’augmentation des sentiments de frustration et d’angoisse face à l’incertitude du lendemain.
  • Face à cela, influencés par les discours dominants, de plus en plus de victimes du libéralisme économique oscillent entre le fatalisme (il n’y a pas d’alternative) et l’agressivité à l’encontre des « étrangers »[2], qu’elles ont tendance à considérer comme les principaux responsables de leurs malheurs.

Ces phénomènes sont loin d’être nouveaux. Ils rappellent cette époque sinistre, où des millions de victimes de la grande crise économique du début des années 1930 furent séduits par les discours fascistes.

Politicien [3] : un métier ?

Chez beaucoup de ces très nombreuses victimes sociales du libéralisme, le désintérêt pour les questions politiques, autrement dit pour ce qui concerne l’organisation et la gestion de la vie en société (élaboration,  vote des lois et mise en œuvre de celles-ci, choix budgétaires, décisions de politique étrangère, etc.) m’apparaît  de plus en plus patent [4]. La plupart considèrent que la politique est un métier qui doit être laissé aux mains des professionnels du domaine, les politiciens. Seuls des problèmes locaux intéressent et mobilisent encore, parfois, un nombre important de citoyens.

Anecdote révélatrice : il y a quelques années, à l’occasion d’un cours d’histoire dont j’étais le professeur, dans une classe de dernière année de l’enseignement secondaire d’une école d’un quartier populaire de Bruxelles dont les élèves étaient pour la plupart majeurs, donc des électeurs potentiels [5], un élève m’interroge : « Monsieur, doit-on posséder un diplôme universitaire pour pouvoir devenir membre d’un parti politique ? » Plutôt que de répondre tout de suite à la question, je demande à ses condisciples ce qu’ils en pensent. A mon grand étonnement, personne n’exprime un avis. Aucun ne trouve la question incongrue. Tous attendent ma réponse. J‘ai déduit de cet événement et des échanges qui ont suivi que, pour la plupart de ces élèves, la politique était un métier réservé à des diplômés universitaires.

La conviction que « politicien » est un métier comme un autre (comme électricien, chirurgien, mécanicien, etc.), qu’on peut faire carrière dans ce domaine, m’apparaît en fait très répandue dans toute la population. Et dans les milieux sociaux les moins favorisés, qui sont aussi les moins scolarisés, domine l’idée selon laquelle la politique est réservée aux intellectuel ·s, c’est-à-dire à ceux et celles qui  ont réussi de longues études supérieures et qui,  grâce à cela, contrairement au reste de la population, maîtrisent les questions politiques et « savent parler »[6].

Et cela correspond en grande partie à la vision des politiciens eux-mêmes : même s’ils ne sont pas tous bardés de diplômes, la grande majorité de nos représentant ·s et dirigeant ·s politiques aspirent à faire carrière dans ce domaine, considérant que les fonctions politiques doivent être occupées par les personnes de plus en plus compétentes et expérimentées qu’ils et elles deviendraient au fil des multiples mandats qu’ils et elles seraient amenés à exercer.

Cette « classe politique » est, par ailleurs, largement perçue par beaucoup de celles et ceux qui n’en font pas partie comme un monde à part, séparé des gens ordinaires et dont la motivation principale serait leur intérêt personnel et non l’intérêt général. Il en découle que beaucoup de gens se méfient des hommes et des femmes politiques. Pour beaucoup, s’ajoute à cela la conviction que « les politiciens sont tous les mêmes » ; alors à quoi bon s’intéresser à la politique puisque, que l’on vote pour les uns ou pour les autres, rien d’important ne changera.

L’abandon des questions de société aux spécialistes que seraient les politicien ·s professionnel ·s fragilise notre démocratie. Car ces citoyen s - électeur ·s, de plus en plus nombreux qui se désintéressent de ces questions sont des proies faciles pour les discours démagogiques, souvent simplistes, de ceux et celles qui  veulent occuper des positions de pouvoir… et les conserver le plus longtemps possible. Dans notre société de consommation où quasi tout s’achète et se vend, les électeur ·s votent le plus souvent comme s’ils/elles étaient les « client ·s » des femmes et des hommes politiques. Les élu · s seront donc celles et ceux qui auront réalisé la meilleure campagne promotionnelle de leur « produit », c’est-à-dire d’eux-mêmes en tant que « professionnels » de la politique. Une fois élus pour des mandats de cinq ou six années, les parlementaires et les membres des pouvoirs exécutifs (issus indirectement des élections) sont de fait très peu surveillés et encore moins conseillés par leurs électeur ·s qui laissent faire ces politicien ·s « puisque c’est leur métier ». Cela ne les empêche pas de se plaindre chaque fois qu’ils/elles sont touchés directement par une mesure « décidée d’en haut » et même parfois de protester avec force (manifestations, grèves) mais sans quasi jamais envisager de devenir de véritables acteurs politiques, susceptibles de s’attaquer aux choix politiques qui sont à l’origine des désagréments qu’ils subissent.

Cet apolitisme du plus grand nombre est du pain béni pour celles et ceux qui sont prêts à tout pour conquérir et conserver le pouvoir politique. Et tout particulièrement pour l’extrême droite qui surfe sur les sentiments d’insécurité (physique et sociale) que vivent surtout les plus démunis en leur proposant une explication et une solution simpliste : la cause principale de leurs problèmes serait le laxisme des autorités face à la délinquance et les délinquants seraient essentiellement les « étrangers »[7]. Il faut leur appliquer la « tolérance zéro ».        

Ma proposition  

La proposition présentée ici ne prétend pas constituer LE remède magique au manque d’intérêt et d’engagement de la plupart des gens concernant les questions politiques. Elle vise cependant à combattre efficacement ce qui, j’en ai l’intime conviction, en est une des causes majeures : le carriérisme politique.

Je voudrais qu’une loi (ou mieux, un article de la Constitution) réduise la possibilité d’accéder à un mandat politique public rémunéré, qu’il relève du domaine législatif ou politique, à la durée de deux législatures au maximum, qu’elles soient ou non consécutives, étant entendu que le cumul de ces mandats politiques officiels devrait aussi être interdit. Ainsi, en Belgique, nul ne pourrait exercer ce type de mandat durant plus de dix ans au total (aux niveaux régional, fédéral ou européen) ou plus de douze ans au total (aux niveaux communal ou provincial). Il deviendrait, par conséquent, impossible d’occuper durant toute sa vie professionnelle une fonction rémunérée de membre d’un parlement (communal, régional, fédéral ou européen) ou d’un pouvoir exécutif (échevin, bourgmestre, ministre régional ou fédéral). 

Ainsi, le pouvoir politique serait partagé entre beaucoup plus de personnes. Ce qui ne pourrait que contribuer à vivifier notre démocratie. D’autant plus qu’à moyen terme un tel changement devrait modifier fortement le rapport à la politique de la population toute entière. Pourquoi ?

D’abord parce que tous ceux et celles qui exerceront temporairement des mandats politiques officiels rémunérés pratiqueront une ou plusieurs autres activités professionnelles avant et/ou après ce passage dans une fonction politique. Ils et elles ne feront plus partie d’une catégorie séparée du reste de la société et ne seront donc plus perçus comme faisant partie d’un monde à part.

Ensuite, parce que, comme beaucoup plus de personnes auront l’occasion d’exercer durant quelques années un mandat politique public, ce type de fonction sera perçu comme plus accessible et le sera de fait.

Aussi, parce que ces personnes, beaucoup plus nombreuses, qui auront occupé ce type de fonction développeront ensuite forcément elles-mêmes un rapport moins distant aux questions politiques et moins suspicieux vis-à-vis des politiciens. Ce qui sera susceptible d’influencer leur entourage.

Le renouvellement périodique beaucoup plus important des détenteurs de ces postes politiques à responsabilité permettra aussi de combattre une certaine tendance au conservatisme et au manque de créativité politique qu’engendre le maintien à ces postes des mêmes personnes pour de très longues périodes.

Je pense également que cette réforme contribuera à diminuer grandement la tentation d’abuser de son pouvoir ou de se laisser corrompre qui guette ceux et celles qui occupent à très long terme des positions de pouvoir.

Réponse à une objection fréquente

Quand j’avance cette proposition, on me rétorque souvent qu’il serait dommage, du fait de cette limitation dans le temps,  de se priver des compétences que des politicien ·s auraient acquises dans la longue durée. Cet argument paraît à première vue convaincant : quel que soit le métier qu’on exerce, plus on le pratique, plus on devient compétent.  

Cependant, pour les raisons développées ci-avant, je plaide pour que politicien ne soit pas considéré comme un métier comme un autre. Ne vaut-il pas la peine de prendre le risque de se priver des supposées compétences acquises par une personne, si c’est pour améliorer considérablement la santé démocratique globale de notre société ? Et puis, sommes-nous si certains que ce sont les personnes les plus compétentes qui font carrière en politique ? Je n’en suis pas convaincu quand je vois, par exemple, des ministres « au long cours » changer régulièrement de département au fil des gouvernements auxquels ils participent. Que feraient-ils /elles sans leurs conseillers et leur administration ?  Et qu’est-ce qui empêche d’anciens politiciens de faire profiter celles et ceux qui les remplaceront  de l’expérience qu’ils et elles auront acquise durant leur mandat? 

L’Histoire nous a montré que l’argument de l’expertise acquise dont il serait dommage de se priver sert très souvent à justifier le maintien au pouvoir de certains qui finissent par monopoliser le pouvoir et devenir des dictateurs. N’y a-t-il pas là matière à réflexion pour des démocrates ?      

 Deux conditions indispensables pour la réussite de cette réforme

Pour permettre l’accès du plus grand nombre à des fonctions politiques de pouvoir, il ne suffit pas que la Loi rende désormais impossible le carriérisme politique. Elle doit aussi rendre cet accès possible pour des personnes non fortunées. C’est pourquoi il est indispensable que ces fonctions restent suffisamment rémunérées pour permettre à quiconque d’en vivre durant la durée de son mandat, sans devoir exercer une autre activité rémunératrice[8]. Étant bien entendu que cette rémunération ne doit pas non plus être trop élevée pour ne pas attirer des candidat ·s dont la motivation principale serait l’appât du gain.

Pour la même raison, il faudrait que la Loi protège l’emploi des salarié e·s qui exerceront momentanément  de telles fonctions politiques en leur assurant, comme dans le cas des congés de maternité, de retrouver leur emploi à l’issue de la période durant laquelle ils ou elles auront exercé ce type de mandat.  

Favoriser l’engagement politique par l’éducation

Pour réussir pleinement, une telle réforme devrait à mon sens être accompagnée par des mesures éducatives, avant tout dans l’enseignement obligatoire où l’éducation politique devrait devenir une priorité. Pour être efficace, elle devrait comporter d’une part une initiation plus sérieuse qu’aujourd’hui au fonctionnement des institutions politiques, d’autre part une formation pratique systématique à un fonctionnement institutionnel démocratique par la généralisation, dans l’enseignement fondamental et secondaire, d’institutions donnant aux élèves un pouvoir consultatif et propositionnel : délégué ·s des élèves élus par leurs pairs, réunions de classe et de conseils de délégués réguliers (lieu de paroles, de questionnement et d’élaboration de propositions), droit d’être représentés dans les conseils de classe, les conseils de discipline, les conseils ou assemblées d’école ainsi que toute autre institution de leur école où des décisions les concernant directement sont prises par les adultes. Ainsi ils acquerront progressivement, par l’expérience du pouvoir consultatif (le droit d’être entendu par les adultes qui ont autorité sur eux et de leur adresser des propositions), des éléments de culture démocratique.  

Les médias publics devraient aussi se réformer afin de remplir à nouveau leur mission éducative dans le domaine politique, au sens le plus large. Car la place de plus en plus réduite consacrée actuellement aux analyses politiques et aux questions de société dans les médias audio-visuels de masse aux dépends d’émissions distractives, contribue aussi grandement au désinvestissement des problèmes sociaux et politiques.

Une telle réforme amènerait par ailleurs les partis politiques à devoir veiller eux-mêmes à « assurer la relève », en préparant plus de personnes à accomplir des mandats politiques.

Au-delà de la démocratie représentative

La réforme proposée ici ne concerne que notre système de démocratie politique représentative (ou indirecte), c’est-à-dire, le dispositif légal qui fait que, par le système des élections,  les citoyens et citoyennes délèguent le pouvoir de gouverner, pour plusieurs années, à des représentant ·s politiques.

Je suis conscient que la vivacité d’une démocratie ne repose pas que sur cela. La population doit aussi pouvoir s’exprimer entre deux élections. Ce qui est rendu possible par l’existence des libertés d’expression, de réunion et d’association. Ces libertés publiques sont elles-mêmes à la base de la liberté de la presse, des droits de pétitionner, de manifester, de faire grève, de créer des syndicats, des partis politiques, des associations de toutes sortes.

Je pense néanmoins que la réforme que je prône, toute limitée qu’elle soit au domaine de la démocratie représentative, devrait avoir un effet dynamisant pour ce qui relève des autres manifestations de la démocratie, dans la mesure où elle contribuerait grandement à réconcilier les citoyen ·s avec la politique.

Et si on essayait ?    
                                                                                    Michel Staszewski   Septembre 2018



[1] « Droite extrême » : néologisme pour qualifier des partis qui prennent soin de policer leur discours… qui ne diffère guère de celui de l’extrême droite « décomplexée ».   
[2] « étrangers » entre guillemets : ici, personnes considérées comme telles, qu’elles le soient vraiment ou non, du fait de leurs caractéristiques physiques ou culturelles « différentes ».
[3] Politicien : dans ce texte, personne qui exerce un mandat politique officiel rémunéré, ressortissant des pouvoirs législatif ou exécutif, que ce soit au niveau local, régional, fédéral ou européen.
[4] Appel aux sociologues : ce que j’avance ici et dans la suite de ce texte à propos des rapports de beaucoup de citoyens à la politique et aux politiciens est basé sur ma longue expérience d’enseignant et de citoyen engagé et non pas sur des études statistiques, dont je n’ai pas connaissance. Si de telles études existent, je serais évidement intéressé à les lire.  
[5] Une élection devait avoir lieu quelques semaines plus tard.
[6] A lire à ce sujet : A.-E. BOURGAUX, La Belgique est-elle démocratique ? Aux limites du suffrage universel, in Politique n° 83, janvier-février 2014, pp. 16 à 23.
 
[7] Voir note 2.
[8] Le cas des conseillers communaux fait ici exception car il  ne s’agit pas de mandats qui exigent un investissement à temps plein. Il en est sans doute de même pour les conseillers provinciaux.